En Alsace comme dans l'ensemble des pays à prédominance catholique, et en dépit du pluralisme confessionnel qui existe de longue date dans cette région, l'Eglise catholique a appelé "sectes" l'ensemble des Eglises évangéliques issues de la Réforme protestante, mais aussi les Eglises luthérienne et réformée, jusque dans les années 60.
Il y a plusieurs raisons à cela, des raisons d'ordre historique et socioculturel que nous allons approfondir. Mais avant cela sans doute est-il nécessaire de nous rendre attentifs à la double étymologie du terme "secte".
"Secte" vient du mot latin "secta". Et "secta" est un substantif qui aurait pour origine vraisemblable les deux verbes "sequor" d'une part, (l'origine la plus ancienne), "secare" d'autre part.
"Sequor" signifie suivre. Le mot "secte" viserait alors un ensemble de personnes qui suit un maître. Le groupe ainsi défini peut qualifier un parti politique, une faction, une école philosophique. C'est en ce sens qu'est employé le mot "secte" dans le Nouveau Testament. On y parle de la secte ou du parti des pharisiens (Actes 15,5 ; 26,5), de la secte des sadducéens ( Actes 5,17), de la secte des Nazôréens (Actes 24,5), etc.
"Secare" signifie couper. A partir de cette nouvelle racine, le sens du mot "secte" va s'infléchir. On définit de la sorte tout groupe qui se coupe, se sépare d'un autre groupe. Cette nouvelle signification va être utilisée par le groupe dominant pour qualifier le groupe minoritaire qui se sépare. Ses membres seront des sectateurs. En se chargeant de ce nouveau sens, le mot "secte" prend une connotation péjorative. Pour celui qui traite un groupe de "secte", il s'agit d'un jugement de valeur qui veut dire : "il s'est coupé de nous" !
Dans une troisième étape, les deux sens de "sequor" et de "secare" vont être assimilés et le mot "secte" désignera désormais un groupe qui s'est séparé du groupe majoritaire en suivant un maître dit hérétique (selon le groupe majoritaire).
Nous allons maintenant observer l'évolution du sens du mot "secte" dans l'histoire.
Nous avons déjà évoqué la notion de "secte" telle qu'elle se présente dans le Nouveau Testament. A cette époque, tant dans le monde romain que dans le monde juif, "secte" définit un groupe dont les membres suivent un maître.
L'acception du mot "secte" avec son sens de couper apparaît plus tardivement. Lorsque LACTANCE, écrivain chrétien du 3ème siècle, l'emploie, c'est effectivement pour désigner des groupes déviants, des "hérésies", c'est à dire des groupes qui prennent leurs distances par rapport à l'orthodoxie chrétienne. Le danger perçu par les garants du groupe majoritaire concerne la "saine doctrine" (1ère épître de Timothée 1,10). S'en éloigner est dangereux pour la foi du croyant. Le danger perçu est de type doctrinal.
Le mot "secte" va connaître son heure de gloire au moment de la Réforme. Ceux qui vont suivre LUTHER (et ainsi hériter du nom de luthériens) vont être jugés comme sectateurs. Les catholiques parleront à partir de ce moment là de la "secte des luthériens". C'est l'exemple que le Note : Le Petit Larousse n'a pas été réalisé dans un contexte confessionnel pluraliste comme c'était le cas en Alsace.Petit Larousse donne encore au mot "secte" jusqu'en 1967. "Secte" définissait donc un groupe dissident, un groupe en rupture, un non-conformisme par rapport à l'Eglise dominante (et à la société civile). Le qualificatif de "secte", comme dit plus haut, était donné par le magistère du groupe dominant, en l'occurrence l'Eglise catholique. Selon lui, les luthériens se séparaient de la "saine doctrine", tandis que pour ces derniers, il s'agissait tout au contraire d'un "retour" à la "saine doctrine". Si, pour les catholiques, les luthériens constituaient une "secte", à fortiori les adeptes de CALVIN (les réformés), et les églises évangéliques issues de la Réforme (et des courants réformateurs). Elles représentaient autant de séparations successives et un éloignement progressif par rapport à la "saine doctrine" et aux manières adéquates de la comprendre et de l'appliquer (selon l'institution dominante). Ainsi, pour le magistère romain (comme d'ailleurs pour LUTHER), ces nouvelles assemblées étaient autant de "sectes" du fait de la liberté qu'elles prenaient par rapport à l'Eglise gardienne du "dépôt de la foi".
Si on associait encore le mot 'secte' aux luthériens dans la culture française il y a une trentaine d'années, c'est évidemment parce que la France est de tradition catholique. Être français jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, c'était en effet être catholique, c'est à dire naître dans une famille catholique, être baptisé catholique dès la naissance, c'était (et c'est encore souvent) inclus dans l'héritage familial. Il n'y avait alors que peu d'alternative au plan socio-religieux. Le catholicisme faisait partie de l'identité du français. Et tout ce qui, de près ou de loin, avait trait au religieux (cours, vocations, morale, valeurs, etc.) était lié au catholicisme.
La religion, l'unique, c'était, pour le grand pourcentage des français, l'Eglise catholique romaine. Elle se présentait comme l'organisme obligé de salut. Il y avait superposition totale de la référence transcendante (Dieu) et de la référence confessionnelle (Eglise catholique romaine). De ce fait, l'Eglise catholique proposait non seulement le vrai et bon contenu, mais aussi la bonne et juste manière de croire. Dés lors, les autres Eglises, et les autres religions à fortiori, étaient nécessairement dans l'erreur, dans l'égarement, voire dans le mensonge. On comprend par conséquent la méconnaissance, sinon l'ignorance que les catholiques ont des autres traditions chrétiennes, y compris d'ailleurs de la tradition catholique orientale.
On comprend aussi que tout contenu différent, toute manière de faire différente, mais aussi tout mode d'existence chrétien différent, va heurter une manière traditionnelle (personnelle et collective) de vivre et d'exprimer sa foi. (Cela est également vrai au sein même de l'Eglise catholique.) Ainsi tout groupe minoritaire, rassemblant des membres convaincus, avec des exigences d'appartenance fortes, et affichant une volonté missionnaire, sera susceptible d'être taxé de "secte", parce que simplement différent !
La compréhension de la secte comme groupe schismatique, dissident, chrétien ou d'origine chrétienne, sera encore en vigueur, en France, jusque dans les années 70. C'est au terme de cette décennie que le sens du mot 'secte' va considérablement évoluer. Du fait du surgissement de ce qu'on va appeler les "nouvelles sectes", originaires des Etats-Unis et d'Extrême-Orient, "secte" va bientôt devenir synonyme de danger (non plus doctrinal mais comportemental), de violation des lois, voire d'événements tragiques. Dés lors le sens commun va assimiler la "secte" – groupe dissident et la "secte" – groupe dangereux. Certains vont continuer à nommer "secte" avec le nouveau sens donné à ce mot les groupes qu'on appelait "secte" hier ; d'autres, au nom de ce qu'on a déjà souligné, vont appeler "secte" tout militantisme religieux étranger à leur propre foi. Tout ceci va contribuer à semer la confusion et à ternir l'image d'assemblées respectables. Or, la qualification de "secte" donnée aux Eglises évangéliques est aujourd'hui devenue insupportable dans la mesure où précisément elle signifie groupe abusif, totalitaire et hors-la-loi pour le sens commun.
Si pour des catholiques âgés, les églises évangéliques demeurent des "secte", si pour d'autres la confusion est encore vive, il convient néanmoins de reconnaître que depuis les années 1960-1970, un tournant s'est amorcé, à partir du mouvement œcuménique, du Concile Vatican II (1959-1965), des évolutions religieuses, et des dialogues catholiques - évangéliques et catholiques- pentecôtistes. Du fait notamment du pluralisme religieux, mais aussi de l'indifférence et du "probabilisme" croissants, il est apparu à des catholiques et à des évangéliques que ce qui les séparait était moins important que ce qui les unissait. Cependant beaucoup de chemin reste à faire pour aider à l'évolution des mentalités et à la conversion des cœurs. Tous nous pouvons y contribuer en nous laissant interpeller par la vérité.
Pour mieux connaître les Evangéliques, l'Entente préconise les ouvrages suivants :
- Incontournables évangéliques ?, HOKHMA n°60, 1995
- FATH Sébastien (dir.), La diversité évangélique, Cléon d'Andran, Editions Excelsis, 2003.
- KUEN Alfred, Qui sont les évangéliques ? Identité, unité et diversité du mouvement, Saint-Légier (Suisse), Editions Emmaüs, 1998.
- SINCLAIR Christopher (dir.), Actualité des protestantismes évangéliques, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002.
Pour mieux connaître les Catholiques, l'antenne préconise les ouvrages suivants :
- Les évêques de France, Catéchisme pour adultes, Paris, Collectif éditeurs, 1991
- FERLAY Philippe, Abrégé de la Foi catholique, Paris, Desclée, 1986
- SHAKARIAN-MARCELLIN S., FREGOSI Franck, Etre catholique en France aujourd'hui, Paris, Hachette, 1997.